11 milliards d'êtres humains, et moi et moi et moi

INTERVIEW DE GILLES PISON
11 milliards d'êtres humains, et moi et moi et moi sur Qu'est-ce qu'on fait
Nous sommes près de 8 milliards d'êtres humains sur la planète, soit deux fois plus que dans les années 1970. D'après les projections de l'ONU, nous devrions être près de 10 milliards d'individus en 2050 et pourrions peut-être dépasser les 11 milliards en 2100. Jusqu'où l'expansion démographique ira-t-elle ? Comment expliquer ce phénomène ? Met-elle en péril l'humanité ? Gilles Pison, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et chercheur associé à l'Institut national d'études démographiques, répond à toutes nos questions.

Qqf : Pourquoi sommes-nous de plus en plus nombreux sur Terre ?

Gilles Pison : Si la population croît, c’est parce qu’il y a presque trois fois plus de naissances que de décès. Ce phénomène est apparu il y a deux siècles, en Europe et en Amérique du Nord, quand la mortalité des enfants s’est mise à baisser avec les progrès sanitaires et économiques. Il a marqué le début de ce que les démographes appellent la « transition démographique ».

Si la population croît, c’est parce qu’il y a presque trois fois plus de naissances que de décès.

Auparavant, il y avait presque un équilibre entre les naissances et les décès : les femmes avaient beaucoup d’enfants, 6 en moyenne chacune, mais plus de la moitié mourait dans l'enfance. Avec la baisse de la mortalité, mais un nombre toujours aussi élevé de naissances, la population s'est mise à augmenter rapidement. Au bout de plusieurs générations, les familles se sont aperçues que les enfants survivaient en plus grand nombre et devenaient un coût : les nourrir, les habiller, les envoyer à l’école… Avec moins de décès mais un nombre toujours aussi élevé de naissances, la population s’est mise à augmenter rapidement. Un nouveau comportement est alors apparu : le contrôle volontaire des naissances, qui n’existait pas jusque-là. Les démographes ont longtemps pensé, quand ils ont décrit ce phénomène appelé « transition démographique », qu’au bout de la transition on allait trouver un nouvel équilibre entre peu de naissances et peu de décès, avec une moyenne de 2 enfants par femme.

La croissance démographique pose-t-elle problème ?

Aujourd’hui, la croissance démographique se poursuit, mais à un rythme qui décélère. De façon étonnante, c'est lorsque les gens ont pris conscience de cette explosion démographique, à la fin des années 60, qu'elle a commencé à décélérer, à ne plus être justement une explosion. Depuis, on parle de l’augmentation de la population avec inquiétude. Beaucoup pensent qu'on est trop nombreux, avec l’idée qu'il y a une population maximale à ne pas dépasser. Je qualifie cette vision de l’humanité comme celle des mouches dans un bocal : vous mettez quelques mouches dans un bocal avec de la nourriture ; elles se reproduisent, se multiplient, puis les ressources s'épuisant, hop ! la population s’effondre ! Mais ça n’est pas comme ça que fonctionne l'humanité. La vraie question n'est pas celle du nombre, mais celle des modes de vie !  L’essentiel du réchauffement climatique provient des activités d’une minorité d’1 milliard d’individus (l’effectif des habitants des pays développés).

L’essentiel du réchauffement climatique vient des activités d’une minorité d’1 milliard d’individus.

Si les 8 milliards d'humains se mettaient à vivre comme les Européens et les Américains cela ne durerait pas longtemps. Alors qu’on pourrait imaginer vivre à 10 ou 20 milliards sur la planète de façon convenable, à condition d'adopter un mode de vie frugal, et de pas peser sur l’environnement et le climat.

Pouvons-nous agir sur le nombre d'individus à venir ?

Comment faire pour arrêter la croissance démographique ? Tuer une partie de l’humanité ? Personne ne le souhaite. Envoyer une partie de l’humanité sur Mars ? Ce n'est pas réaliste. Certains imaginent une régulation "naturelle" par les guerres ou les épidémies. Mais on contrôle de mieux en mieux les épidémies, et les guerres font peu de morts par rapport à autrefois. La troisième solution, c’est d’avoir peu d’enfants mais c’est déjà ce que font les humains : avoir peu d’enfants mais investir massivement pour qu’ils réussissent dans la vie. Si la croissance démographique ne s’arrête pas, c’est que l’humanité comprend une forte proportion de jeunes adultes en âge d’avoir des enfants. Même si chacun d'eux en a peu, cela fait encore beaucoup de naissances, plus que de décès.

On ne va pas échapper à un surcroît de 2 à 3 milliards d’humains par rapport au 8 milliards d’aujourd’hui.

On hérite d’une pyramide des âges et il faut qu'elle  évolue pour arriver à la stabilisation démographique : on ne va pas échapper à un surcroît de 2 à 3 milliards d’humains par rapport aux 8 milliards d’aujourd’hui en raison de l'inertie démographique. On ne peut donc pas jouer sur le levier démographique, en tout cas, il n'y a pas d'effet à court terme.

Quelles solutions envisager à l’échelle internationale pour assurer un avenir durable à 9,8 milliards puis à 11,2 milliards d’individus ?

Un peu d’imagination, mais je pense que c’est à la portée de l’humanité. Nous, les habitants des pays du nord avons une responsabilité particulière car nous ne serons crédibles - en disant à toute la planète d’émettre moins de gaz à effet de serre - que si nous le faisons nous-mêmes. D’autant plus que ce sont nos pays qui ont contribué à l’essentiel du réchauffement climatique et à la consommation des ressources jusqu'ici. Donc si on veut que toute la planète s’y mette, commençons chez nous ! D’autant plus que l’on sert de modèle : en Asie, en Amérique latine, en Afrique, la façon de vivre des Américains et des Européens est une référence. Si l’on adopte des modes de vie différents de ceux d’aujourd’hui, que l’on consomme beaucoup moins, que l’on produit des aliments sans détruire les sols, on pourra alors faire la leçon et dire à l’ensemble de l’humanité « faites comme nous », mais on n’y est pas !

Tuer une partie de l’humanité ? Personne ne le souhaite. Envoyer une partie de l’humanité sur Mars ? Ce n'est pas réaliste.

 

On peut jouer sur le levier des comportements et cela avec des effets immédiats. Si on utilise moins ou plus du tout de voiture, si on roule à vélo, si on isole les logements massivement, on aura un résultat immédiat. Chaque individu doit comprendre qu’il fait partie d’un tout et qu’il doit se prendre en main, sans tout attendre de l’État.

Chaque individu doit comprendre qu’il fait partie d’un tout et qu’il doit se prendre en main.

Voyons loin, quelle évolution démographique devrions-nous poursuivre dans les siècles à venir ?

Si toute l’humanité adopte la famille de très petite taille comme en Europe ou en Asie de l’Est (1,6 enfant par femme en Europe, 1,4 au Japon et moins d’1 en Corée), la population diminuerait à termes jusqu’à la disparition de l’espèce humaine par manque de naissances, à l’horizon de quelques siècles, voire quelques millénaires. Il y a un autre scénario selon lequel la fécondité se stabiliserait au-dessus de 2 enfants par femme. La croissance continuerait alors indéfiniment, avec probablement à termes là-aussi, une extinction de l’espèce mais par excès cette fois. Le scénario intermédiaire, c’est celui où les humains arrivent à maintenir leur effectif entre ces deux scénarios, avec des périodes d’augmentation légère et de diminution légère. Notre espèce humaine est très récente : elle est apparue il y a seulement 300 000 ans.

Les espèces vivantes naissent et se maintiennent quelques millions, dizaines, centaines de millions d’années et puis disparaissent.

Normalement les espèces vivantes naissent et se maintiennent quelques millions, dizaines, centaines de millions d’années et puis disparaissent en étant remplacées par d’autres. Les deux premiers scénarios annoncent une disparition très rapide. Nous n’aurions alors pas duré très longtemps. Est-ce que les humains, l’espèce telle qu’on la connaît peut perdurer au delà de quelques millénaires ? Ce n’est pas sûr. Il faudrait que les humains de demain réussissent à maintenir leur population entre les deux scénarios extrêmes. Mais pour revenir à aujourd'hui, la vraie question, celle dont dépend la survie de l'espèce humaine à terme, est finalement moins celle du nombre que celles des modes de vie.

 

Pour explorer davantage ce sujet, Gilles Pison est plein de ressources :

 

Propos recueillis par Camille Cazanave et Anaëlle Barnier

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