L'agriculture du futur cohabitera-t-elle avec les arbres ?

DÉCRYPTAGE
L'agriculture du futur cohabitera-t-elle avec les arbres ? sur Qu'est-ce qu'on fait
Alors que l'agriculture occidentale n'a eu de cesse de se développer à coups de brûlis, coupes et destructions des forêts depuis le néolithique, des chercheurs et agriculteurs entendent aujourd'hui la réconcilier avec les arbres. Un pari... de doux dingues ? Non, c'est celui de l'agroforesterie, et il semble couler de source quand on constate que ce sont bien les arbres qui s'emparent majoritairement des terres lorsqu'on laisse la nature faire. Et ce n'est pas tout : puisqu'elle navigue à contre-courant de la nature, l'agriculture intensive a recours à beaucoup de travail, de traitements et de ressources... Dont les arbres pourraient la dispenser. C'est pourquoi l'agroforesterie apparait comme l'une des solutions écologiques et durables pour les exploitations agricoles de demain. Mais pour convaincre les agriculteurs, elle doit encore parvenir à lever quelques freins et démontrer sa viabilité économique.

Halte, l'agriculture s'épuise !

Pour comprendre la logique de remplacement des arbres par les champs de cultures, il faut remonter au berceau de l'agriculture, dans les grandes steppes d'Asie centrale. Tout son déploiement, en Afrique du Nord et en Europe occidentale, s'est réalisé en imitant les paysages de steppes qui dominent dans cette région du monde : C'est-à-dire en supprimant les arbres et en développant des monocultures de plantes annuelles (des plantes qui réalisent leur cycle de vie en une seule année). Un « paradoxe » selon Charles Hervé-Gruyer, propriétaire de la ferme du Bec Hellouin qui travaille en agroforesterie : « Dans la nature, l'écosystème dominant sous nos latitudes, et à peu près partout dans le monde, ce sont les forêts. Nous, bizarrement, on cultive surtout des plantes annuelles, qui représentent moins de 1% des végétaux présents dans la nature ! Évidemment, c'est beaucoup plus gourmand, en travail du sol, en énergie, en semences... Donc avec un impact beaucoup plus important sur la planète. ».

© La Ferme du Bec Hellouin

Dans son industrialisation galopante et son dopage en engrais et pesticides, l'agriculture a depuis quelques décennies poussé ce modèle de monoculture bien au-delà de ses propres limites. Il se retourne aujourd'hui contre lui-même. « On arrive à des impasses techniques, étant donné qu'on a limité depuis 50 ans la diversité génétique dans les parcelles.» explique François Warlop, chercheur agronome au GRAB (groupe de recherche en agriculture biologique) et coordinateur de l'étude sur l'agroforesterie du Bec Hellouin. « Dans un contexte de changements climatiques et de transports de marchandises mondialisés, on voit bien que dans des systèmes hyper simplifiés, hyper dégradés, au niveau de la parcelle et au niveau de l'environnement, on arrive à des cultures très fragiles, très précaires, à la merci du premier bio-agresseur ».

L'agroforesterie : une solution durable qui rencontre quelques freins

À contre-courant de cette agriculture dominante, l'agro-écologie explore des modèles systémiques, tenant compte de l'ensemble des cycles, des échanges et des transformations que la nature opère de manière autonome. L'agroforesterie s'inscrit dans cette démarche, en faisant de l'arbre un maillon clé de la production : de sa croissance à la perte de ses feuilles, l'arbre peut pleinement contribuer à la fertilisation des sols par l'apport de matières organiques et de l'azote, dans une certaine quantité. Un rôle très précieux à l'heure de l'agriculture intensive et de son recours aux fertilisants azotés. En effet, si ce dernier est nécessaire au bon développement des plantes, il est aussi responsable de la destruction des matières organiques présentes dans le sol. Ajouté en trop grande quantité, et sous l'effet cumulé de plusieurs facteurs (irrigation, réchauffement climatique qui modifie les périodes de photosynthèse, motorisation...) le risque est de rendre un sol uniquement minéral et assujetti à l'érosion.

De sa croissance à la perte de ses feuilles, l'arbre peut pleinement contribuer à la fertilisation des sols par l'apport de matières organiques et de l'azote, dans une certaine quantité.

Mais attention, « les associations peuvent être complètement ratées ! » prévient Martin-Chave, chercheur à Agroof : les modèles agroforestiers requièrent la mise en place de conditions bien particulières pour éviter la compétition entre les arbres et les cultures dans le sol (il faut des sols profonds et de la disponibilité en eau) mais aussi en surface (pour assurer une complémentarité d'accès à la lumière aux différentes périodes de l'année). Et l'agroforesterie « n'est pas LA solution unique et miracle qui se prête à chaque situation » précise François Warlop avant de rappeler que les études dans ce domaine sont très récentes et que plusieurs années seront nécessaires avant de pouvoir en tirer des conclusions générales  du fait du long temps de croissance des arbres. Le manque de données « est aujourd'hui la limite principale rencontrée par l'agroforesterie » ajoute Ambroise Martin-Chave. Pour l'heure, l'agroforesterie séduit tout de même une part non négligeable des agriculteurs : en Europe, 1/3 sont prêts à y réfléchir et se lancer, 1/3 demandent à voir et 1/3 sont contre, selon la dernière étude menée par Agforward en partenariat avec Agroof. L'étude relève un certain nombre de freins à lever pour que la pratique s'étende tels que la non-propriété des terres par les agriculteurs (ce qui est fréquent), la réglementation en cours et les outils agricoles à adapter. 

« L'argent ne pousse pas sur les arbres », dit-on. Et pourtant...

Dans le Gard, Denis et Virginie Flores se sont installés depuis 2010 sur une parcelle de peupliers et de noyers pour cultiver leurs fruits et légumes (tomates, courgettes, fraises...). Ils font partie du programme Arbratatouille initié par Agroof pour expérimenter et collecter des données de terrain. Cette étude nous apprend par exemple, qu'en poussant sous des « têtards » (des arbres taillés pour laisser passer 50% du rayonnement solaire), les plants de tomates produisent globalement de façon équivalente - en termes de production et de rendements - par rapport à une plantation témoin, et les fruits y sont de meilleure qualité car souffrent probablement moins des stress thermiques. « Donc oui », confirme Ambroise Martin-Chave, « On peut dire que ça fonctionne, mais il faut bien voir que cela nécessite de la gestion », avant de rajouter : « il ne faut pas oublier que l'arbre n'a pas qu'une fonction d'ombrage ou de participation à la fertilité : s'il pousse dans de bonne condition ET qu'il est bien taillé ET qu'on a le débouché commercial, le bois produit peut constituer une source de revenus complémentaires intéressante. On peut aller de quelques euros le mètre cube jusqu'à plus de 2 000 euros pour des bois précieux. »

Une forêt-jardin est un jardin conçu sur sept strates, allant des arbres fruitiers les plus hauts aux plantes cultivées sous terre.

À la ferme du Bec Hellouin en Normandie, Perrine et Charles-Hervé Gruyer ont eux, opté pour différents modèles agroforestiers dont trois « forêts-jardins » suivant la théorie du pionnier britannique Robert Hart. Une forêt-jardin est un jardin conçu sur sept strates, allant d'arbres fruitiers en hauteur aux tubéreuses cultivées sous terre. Son design est pensé pour optimiser au maximum la production d'aliments et de matériaux. Après 3 années d'existence, la mini forêt-jardin du Bec-Hellouin donne des résultats déjà « très impressionnants » se félicite Charles Hervé-Gruyer, qui a l'ambition de démontrer l'intérêt économique de ce modèle beaucoup plus autonome : « Le temps de travail est considérablement réduit. À la troisième année, nous avons travaillé une centaine d'heures seulement, c'est très peu. Et sur un terrain de 220m2, nous arrivons à un chiffre d'affaires de 57 euros par heure travaillée sur le terrain ! ».  

La question du rendement est bien entendu centrale pour le devenir de l'agroforesterie, mais le modèle apporte aussi des bienfaits parfois moins quantifiables comme la beauté du paysage. Cette considération intervient pourtant chez 25% des agriculteurs ayant planté des arbres dans leur champ.

  • On fait pousser un jardin-forêt, en suivant le guide de Martin Crawford : « La forêt-jardin », une véritable bible ! Les sept strates, le fonctionnement des plantes, du humus, et des fientes d'oiseaux... Tout y est minutieusement décrit. 
  • Pour être vraiment paré, la ferme du Bec Hellouin propose des stages de formation dans son jardin-forêt 
  • Vous êtes lancés ? Participez à la collecte de données sur vos expériences, puisque c'est principalement ce qui manque à l'agroforesterie aujourd'hui. Cela commence en référençant votre projet sur la carte des forêts nourricières.
  • Pour mieux comprendre l'évolution de l'agriculture et le rôle crucial des arbres, on lit « Comprendre l'agro-écologie » de Matthieu Calame. Recommandé par Charles-Hervé Gruyer et très instructif ! 

Mathilde Rouziès

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