"Si l’on acceptait la diversité, on ne se mettrait pas au régime  !"

La diététicienne Ariane Grumbach combat fermement les régimes. Elle remonte dans l'histoire, expliquant les diverses injonctions faites aux femmes et revient sur cette obsession de la minceur, que nous imposent les magazines, les marques, mais aussi… nos mères.

Vous vous définissez comme "diététicienne gourmande, anti-régime, défendant la diversité corporelle". Pourquoi ?

Je pars du principe qu'on est tous différents et que c'est normal. Si on acceptait la diversité des corps (plus ou moins de hanches, de poitrine…), on ne se mettrait pas au régime ! Je suis diététicienne depuis dix ans, après avoir fait HEC et travaillé dans la communication et le marketing. J'ai toujours aimé manger et je voulais transmettre cela, montrer que l'on peut y prendre plaisir sans grossir. Je me suis aussi formée auprès du GROS (Groupe de réflexion sur l'obésité et le surpoids), ce qui a orienté mon travail autour de l'écoute du corps. Je reçois beaucoup de femmes qui souffrent ou ont souffert de la pression mise autour d'un corps "standard" qu'il faudrait toutes avoir.

Les années 1960 ont vu l'avènement de la maigreur.

Si l'on remonte dans l'histoire, le corps des femmes a toujours subi des injonctions…

Des injonctions, oui, pas forcément à la minceur. Jusqu'au XXème siècle, assez naturellement, on mettait en valeur les femmes avec des formes pulpeuses. Les hanches larges et la poitrine importante renvoyaient à la fonction nourricière de la femme. On accentuait même cela en glissant dans un corset. Au début des années 1920, apparaissent la robe tube et les gaines qui affinent les hanches. Après les périodes de guerre, logiquement, il y a un retour à une certaine abondance et aux formes rondes. Puis, les années 1960 ont vu l'avènement de la maigreur. C'est en fait paradoxal. C'est une période d'émancipation pour la femme, qui se met à faire du sport, ne se cache plus sous des vêtements, est dynamique, veut être l'égale de l'homme… mais en même temps veut un corps mince et souhaite pouvoir le contrôler. Une forme d'emprisonnement.

Or, vous dites que physiologiquement, le corps de la femme est différent.

De celui de l'homme oui. Chez la femme, la masse graisseuse est plus importante. Chez l'homme, c'est la masse musculaire. Alors bien sûr, une femme pourra aller à l'encontre de ce "naturel", mais en déployant une énergie incroyable et en étant dans une extrême maîtrise de son corps.

D'où vient cette pression de la minceur ?

De plusieurs canaux. C'est un gros business, les magazines féminins, les salles de sport, les grands noms bien connus qui proposent des régimes ou vendent des poudres de perlimpinpin… C'est devenu un des principaux facteurs de beauté, la minceur est associée à ce qui est désirable. Par ailleurs, depuis une dizaine d'années, on a ajouté le facteur santé. Qui dit mince dit être en bonne santé. Alors que ce n'est pas forcément le cas. Je pense évidemment aux coupe-faims qui ont longtemps été prescrits à des femmes et qui ont eu des effets dévastateurs (tels le Mediator), aux régimes hyper protéinés qui sont à l'origine d'alimentations complètement déséquilibrées et pouvant entraîner divers soucis (rénaux…). Un régime n'est pas neutre pour la santé, loin de là ! En général, les femmes que je reçois n'ont pas commencé un régime pour être en meilleure santé mais pour une question d'apparence.

Il y a aussi parfois une pression parentale…

Oui, et qui peut se transmettre de génération en génération, c'est ce que je vois dans mes consultations, notamment une pression de la part des mères. Certaines ont souffert elles-mêmes de leurs poids et ne veulent pas que leur fille vive ça. D'autres idéalisent la minceur et ne supportent pas que leur fille soit différente et vont la mettre au régime.

"Depuis que j'ai le droit de manger des frites, j'ai envie de brocolis."

Que conseillez-vous à vos patientes ?

J'essaye de leur apprendre à s'écouter, à se libérer. Il faut réapprendre à manger de tout, à manger quand on a faim, arrêter quand on n'a plus faim, arrêter d'être dans la privation. C'est difficile bien sûr pour des personnes qui ont enchaîné les régimes et les périodes de restriction, de contrôle puis de reprise de poids parce qu'elles avaient trop envie de certains aliments. Je cite souvent une patiente qui m'a dit un jour "Depuis que j'ai le droit de manger des frites, j'ai envie de brocolis." Naturellement, on se rend compte qu'on a envie d'une alimentation équilibrée.

Le problème, c'est en fait le premier régime…

Disons que dans l'idéal, il ne faudrait pas faire ce premier régime, qui débouchera immanquablement sur d'autres. Les régimes font grossir, mais c'est difficile à entendre quand on ne l'a pas vécu.

Comment analysez-vous la situation actuelle, va-t-on vers une acceptation de l'autre ?

Je suis partagée. D'un côté, beaucoup de mouvements (contre la grossophobie par exemple) se font entendre pour dénoncer l'obsession de la minceur. D'un autre, dans les magazines féminins, on associe toujours la beauté à la minceur et désormais on entend parler de "détox" toute l'année ! Beaucoup de professionnels ont changé de discours, ne parlent plus de maigrir mais de "manger équilibré". Mais souvent continuent à donner des consignes type avec ce qu'il faut manger, ne pas manger le matin, le midi… On a besoin aussi d'une plus grande bienveillance envers les autres, arrêter de se comparer, d'être en compétition en regardant tel ou tel corps, en critiquant ou en enviant…

 

Ariane Grumbach est diététicienne à Paris. Auteure de La Gourmandise ne fait pas grossir (Carnets nord, 2016), d'un blog et du podcast Bien dans son Corps Bien dans sa Tête.

Propos recueillis par Claire Baudiffier
Illustrations : Cécile Dormeau

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