"Les populistes ont une longueur d’avance sur internet"

INTERVIEW FABRICE EPELBOIN
"Les populistes ont une longueur d’avance sur internet" sur Qu'est-ce qu'on fait
Spécialiste des réseaux sociaux et enseignant à Sciences-Po, Fabrice Epelboin dresse un constat alarmiste de l’impact des réseaux sociaux dans le jeu politique. "Il n’y a pas besoin d’ingérence étrangère pour que l’on se dresse les uns contre les autres sur les réseaux sociaux", constate-t-il.

Qqf : À l’approche des élections européennes, la peur d’influences étrangères par le net est-elle fondée ?

Fabrice Epelboin : On se concentre beaucoup sur ce risque d’ingérence, notamment de la part des Russes, mais la surveillance est bien rodée de ce côté-là pour que toute tentative éventuelle soit repérée. Le gouvernement se focalise beaucoup sur les « fake-news » alors que c’est l’arbre qui cache la forêt. La stratégie de Moscou, c’est de dresser les uns contre les autres dans un même pays pour détruire le tissu social. Mais il n’y a pas besoin d’une ingérence étrangère pour que cela fonctionne. C’est le fonctionnement même de la culture française appliquée à Twitter. Ce réseau social crée artificiellement des communautés, ou révèle leur existence, qui ne cessent de rejeter ceux qui n’y adhèrent pas. Prenons le camps des progressistes, à force d’exclusion, il risque bien de se retrouver en minorité.

"Le gouvernement se focalise beaucoup sur les « fake-news » alors que c’est l’arbre qui cache la forêt"

Qu’en est-il des autres courants de pensée ?

F. E. : Les populistes ont une grosse longueur d’avance dans la compréhension d’internet. Les bases militantes sont capables de prendre des initiatives pour faire de la propagande en petits groupes. Les militants du Front National se sont fait expulser du champ médiatique dans les années 90, à partir du moment où Jean-Marie Le Pen a parlé des chambres à gaz comme d’un détail de l’histoire. Ils ont vécu une véritable traversée du désert. Puis, ils ont été rejoints par les fans de Dieudonné, les opposants au référendum européen de 2005… Cela a coïncidé avec l’arrivée du web social. Ces individus se sont saisis des blogs et des médias sociaux très tôt. Ils arrivent très bien à s’attaquer à d’autres groupes d’internautes naviguant dans la bien-pensance pour les coincer sur un point dialectique. Internet est devenu une partie d’échecs.

Comment se positionne le gouvernement ?

F. E. : Ils sont dépassés. Censurer l’homophobie, le sexisme, le racisme, l’antisémitisme ne fonctionne bien que si l’on maîtrise la distribution de l’information. Ce n’est plus le cas. Nous sommes dans un monde où Libération peut publier un article larmoyant sur l’Aquarius qui vous incite à vous montrer solidaire. Mais le blog Français de Souche peut partager le même article et l’utiliser pour fédérer son public d’identitaires contre le sauvetage humanitaire. C’est le constat implacable que ce ne sont plus les contenus qui importent, mais la façon de les distribuer. Le roi de cette guerre, c’est Facebook, qui redistribue ces contenus avec son algorithme. La seule façon de transposer l’ancien monde au XXIe siècle, ce serait de faire de la censure sur Facebook. Mais cela semble impossible au vu du nombre d’infractions à juger en bonne et due forme. Le sentiment de démocratie va fondre le jour où la censure va s’appliquer sur Facebook. Si les citoyens pensent que l’on n’est plus en démocratie, cela risque de faire renaître un mythe de résistance dont s’imprègne notre culture.

" [...] ce ne sont plus les contenus qui importent, mais la façon de les distribuer"

Est-ce une menace au fonctionnement démocratique?

F.E. : Non. C’est le progressisme qui est en péril. Cette idéologie vient du siècle des lumières. Son fondement : le progrès social est associé au progrès technologique, désormais corrélé à la puissance informatique. Un smartphone actuel a plus de puissance de calcul que le meilleur des ordinateurs d’il y a une décennie. Pour autant, on ne mange pas encore tous du caviar au petit-déjeuner. Il y a un décrochage complet entre progrès social et technique. L’idéologie du progrès est morte avec l’informatique.

  • On lutte contre la désinformation :
    • en testant la validité des comptes Twitter sur Botometer, outil développé par l’Indiana University Network Science Institute (IUNI) et le Center for Complex Networks and Systems Research (CNetS).
    • en vérifiant la légitimité des informations politiques. Le site Politifact décrypte déjà la politique américaine. À quand une version française ?
  • On compare nos opinions politiques avec les programmes des candidats en vue des élections européennes grâce aux Voting Advice Applications de l'Institut Universitaire Européen et l'Université de Lucerne mais aussi celle de Vote&Vous.
  • On regarde ce documentaire d'Arte « Les nettoyeurs du web », de Hans Block et Moritz Riesewieck. C’est une immersion dans un centre de modération aux Philippines. Un ancien de chez Facebook, constate : «Avant, chaque citoyen avait le droit à sa propre opinion ; aujourd’hui, chacun a droit à sa réalité et à sa vérité».
  • On se plonge dans les 600 pages de « The Age of Surveillance Capitalism » de la chercheuse Shoshana Zuboff, paru en janvier aux États-Unis. Il y est démontré que Google, Facebook et leurs consorts exploitent nos données jusqu’à prédire nos comportements. En attendant la traduction française, les non-anglophones peuvent aussi lire cet essai publié sur Le Monde Diplomatique.
  • On lit « Qu’est-ce que le populisme ? » de Jean-Werner Müller,  traduit aux éditions Premiers Parallèle. Le Pen, Donald Trump, Viktor Orban ne peuvent tous être mis dans le même sac. Pour en comprendre les nuances, c’est une lecture essentielle.
Propos recueillis par Laurène Daycard

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