Hey ho, let's gros !

DECRYPTAGE
Hey ho, let's gros ! sur Qu'est-ce qu'on fait
Grossophobie  : attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids. Il aura fallu attendre 2018 pour que le mot entre dans le dictionnaire. Cela fait pourtant des années que les personnes en surpoids souffrent de violences verbales et de maltraitances quotidiennes.

 

Il suffit de rentrer dans une boutique de vêtements pour cerner le problème. Hormis quelques enseignes spécialisées, rares sont les marques à tailler au-delà du 44. Une logique commerciale inintelligible pour Gabrielle Deydier, autrice de l’enquête On ne naît pas grosse (éditions de la Goutte d’Or) : " On estime à 40 % le nombre de personnes en surpoids en France, c’est quand même une belle part de marché  ! ". Le raisonnement de ces marques peut sembler suspect dans une logique capitaliste et pour cause, il représente un manque à gagner substantiel. Pourquoi, alors, tant d’enseignes décident-elles volontairement de se couper de consommateurs potentiels ? Il y a quelques années, Mike Jeffries, PDG de la griffe de prêt-à-porter Abercrombie & Fitch affichait publiquement sa stratégie d’exclusion à l’égard des tailles L : "Dans chaque école, il y a les enfants cool et populaires, et ceux qui ne le sont pas. En toute honnêteté, nous nous adressons aux enfants cool", déclarait-il au site Salon.com en 2016.

on ne nait pas grosse

On ne naît pas grosse, Gabrielle Deydier, Goutte D'or Editions, 2017

 

Body positive et fat shaming

Jeffries n’est pas le seul porte-parole de cette idéologie, et les vêtements ne sont pas les seuls leviers de discrimination. Les portiques du métro, les fauteuils avec accoudoirs, les ceintures de sécurité, les sièges dans le train, les tensiomètres chez le médecin… Le quotidien des obèses est jalonné de difficultés et, la plupart du temps, d’un mépris décomplexé, qui se manifestent sous forme de micro-agressions. " Les gens n’ont pas d’empathie pour les personnes grosses. Pour eux, nous sommes des paresseux qui n’ont aucun contrôle d’eux-mêmes", confie Gabrielle Deydier. Parce qu’ils ont peur de déranger dans le métro, au théâtre ou encore au cinéma, qu’ils ne peuvent faire du shopping que sur internet, les gros finissent par s’absenter de la société et par devenir invisibles. Ceux qui osent sortir du bois et se confronter au regard des autres se font régulièrement réprimander sur leur silhouette et insulter s’ils s’affichent " bien dans leur corps". Ils sont à la fois infantilisés (ils ne savent pas prendre soin d’eux) et culpabilisés (ils sont gros parce qu’ils ne se contrôlent pas). Très présente sur les réseaux sociaux, la yogi body positive Dana Falsetti récolte, à chacun de ses posts Instagram, des dizaines de commentaires sur son corps et sa supposée apologie de l’obésité. "C’est normal de ne pas vouloir être gros, mais c’est autre chose de ne pas tolérer ceux qui le sont", explique l’autrice de On ne naît pas grosse.

"Nous vivons dans une société de consommation schizophrène, à la fois obésogène et obésophobe. Une société qui rejette les gros qu’elle fabrique."

Dans une société régie par une logique de performance, les gros dérangent parce qu’ils ne se conforment pas à la norme. " Rappelons que 95 % des régimes sont des échecs. Les médecins ne savent pas nous soigner, mais toutes les personnes qui passent dans la rue, en revanche, ont une solution à nous imposer. Tout le monde devient médecin ou diététicien… Nous vivons dans une société de consommation schizophrène, à la fois obésogène et obésophobe. Une société qui rejette les gros qu’elle fabrique" résume Gabrielle Deydier.

Encore un petit effort

L’entrée du terme dans le dictionnaire, la publication d’ouvrages sur la question et la campagne de la Mairie de Paris contre la grossophobie ne sont pas les seuls signes d’une récente prise de conscience. Certaines marques ont d’ailleurs misé leur stratégie marketing à contre-courant des autres, affichant des modèles " grande taille". C’est le cas notamment de Levi’s, Asos, Dove… ou encore de Zara, qui lançait une campagne " Love your curves" avec des mannequins… filiformes. Trouver une taille 48 dans une de leurs boutiques parisiennes reste encore mission impossible. Lorsque la volonté ne relève pas purement du marketing, elle est pourtant salutaire. Selon Gabrielle Deydier, la lutte contre la grossophobie passe, entre autres, par la visibilité. " Il faut que la diversité se voie. Pourquoi ne pas proposer une miss météo amputée d’une jambe ? La diversité, ce n’est pas qu’une question d’ethnie. Il faut montrer tous les corps." Les petits, les minces, les maigres, sans oublier, les gros. 

 

Poster issus de la campagne de lutte contre la grossophobie lancée par la Ville de Paris, juin 2018

Campagne publicitaire Zara, mars 2017 "Love your curves" ("Chérissez vos courbes")

Image à la une : Badge du collectife Gras Politique

Elsa Pereira

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