Travailler moins pour vivre plus ? Entretien avec Dominique Méda.

ENTRETIEN
Travailler moins pour vivre plus ? Entretien avec Dominique Méda. sur Qu'est-ce qu'on fait
Virage numérique, rapport au temps, précarisation du salariat… Le monde du travail subit de profondes mutations en ce début de XXIe  siècle. Pour y voir plus clair, la sociologue du travail Dominique Méda a accepté de nous apporter son éclairage. Professeur de sociologie à Paris Dauphine, elle est également Directrice de l’Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales (IRISSO).

Cette quête de sens des salariés et travailleurs est-elle une tendance réelle ?

Bien sûr ! Quelles que soient les activités dans lesquelles nous sommes engagés, nous en attendons du sens. Pour le travail, c’est encore plus évident. Les enquêtes dont on dispose le montrent, les Français sont nombreux à affirmer que le travail est " très important" pour eux. Et ce, quel que soit leur emploi. Le travail possède à la fois une dimension relationnelle et expressive : on en attend non seulement la possibilité de rencontrer et coopérer avec d’autres personnes, mais aussi de pouvoir exprimer sa singularité, ses capacités, et d’obtenir de la reconnaissance. C’est la raison pour laquelle l’intérêt intrinsèque du travail (c’est-à-dire le contenu concret du travail) nous importe beaucoup. Dans les entretiens que nous avons menés dans plusieurs pays européens nous avons pu prendre la mesure à la fois de l’ampleur de ces attentes mais également de la désespérance qu’entraîne le travail lorsqu’il n’a aucun sens. Les salariés se réfugient alors dans des postures de retrait, dans la prise de médicaments, cela peut être extrêmement grave.

Vous prônez justement la réduction de la place occupée par le travail dans nos vies. La diminution du temps de travail est-elle une solution adaptée à tous ?

Il faut un partage civilisé du travail : à tout instant il existe une quantité de travail donnée dans une société. Je plaide pour que ce volume soit réparti de la manière la plus équitable possible entre les actifs, avec pour cela un temps de travail réduit. Cela permettrait à tout le monde d’accéder à un emploi décent et rendrait effective l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. Aujourd’hui, la plupart des tâches domestiques et familiales (très lourdes en volume) continuent à incomber aux femmes. Elles travaillent moins que les hommes, beaucoup plus à temps partiel, ont des revenus plus faibles et ont moins de promotions et de responsabilités. L’idéal serait de converger vers une norme de travail à temps complet plus courte, d’une trentaine d’heures, permettant aux femmes et aux hommes de mener de front l’exercice d’un emploi et les responsabilités familiales. Il faudra cependant mettre en place un système pour éviter l’écueil des lois RTT de 1998 qui se sont traduites par une intensification et une accélération du rythme de travail chez des entreprises qui n’ont pas joué le jeu.

Il faut à la fois travailler moins longtemps et améliorer les conditions de travail.

Travailler moins serait donc d’après vous la solution au bien-être au travail ?

Cela ne suffit pas et les modalités sont évidemment déterminantes. Si vous réduisez le temps de travail en intensifiant celui-ci, en multipliant les horaires atypiques ou en passant par le temps partiel, cela peut très bien au contraire dégrader considérablement les conditions de travail. Il faut à la fois travailler moins longtemps et améliorer les conditions de travail. Ce n’est pas un objectif aisé, mais vous verrez alors tous les bénéfices : une meilleure intégration des femmes dans le monde du travail, plus de temps pour la vie familiale, amicale, amoureuse, politique, citoyenne…

Trouver le bonheur au travail pour le plus grand nombre est-il possible, ou ne serait-il réservé qu’à quelques privilégiés ? 

Bonheur au travail, c’est très fort, c’est un idéal très élevé. Ma thèse c’est que notre concept de travail est constitué de plusieurs couches de significations, de plusieurs dimensions. Le travail peut être considéré comme un facteur de production, ce qui importe alors n’est pas le travailleur mais la création de richesse et le profit. Pour le travailleur, il est l’essence de l’homme, c’est-à-dire une activité censée apporter du sens, de l’accomplissement, de l’épanouissement. Enfin, c’est aussi le système de distribution des revenus, des droits et des protections, le pivot de la société salariale. Ces trois dimensions sont contradictoires. Les employeurs qui mobilisent le facteur travail souhaitent obtenir la plus grande création de richesse possible et donc que le facteur travail leur coûte le moins cher possible. Les travailleurs désirent s’épanouir au travail. Le salariat et l’organisation hiérarchique ne permettent pas nécessairement cela. Il me semble que le terme de " bonheur " est trop fort et qu’il vaudrait mieux se donner comme objectif, comme Marx lui-même le proposait à la fin du Capital, la dignité dans le travail ou comme le propose l’OIT (Organisation Internationale du Travail) aujourd’hui le travail décent. Il me semble que nous n’avons pas encore rempli les conditions pour atteindre cette dignité, notamment car une prise en compte systématique des intérêts des travailleurs serait pour cela nécessaire.

La valeur du travail doit-elle être repensée ? Cela passe-t-il par le vecteur politique ?

Il n’y a pas de problème avec la valeur travail contrairement à ce que l’on peut entendre ici et là. Il y a en revanche certainement un problème avec le peu d’importance accordé aux conditions de travail aujourd’hui. Il faut prêter attention à toutes les tentatives actuelles de chercheurs qui promeuvent à nouveau l’idée d’une nécessaire démocratisation du travail et d’un impératif de prise en compte de la voix des travailleurs. C’est cela qu’il nous faut repenser, avec les conditions de possibilités d’un tel changement qui doit résister à ce qui se passe en ce moment : la financiarisation du monde et la mobilisation du travail par le capital, avec une mise en compétition mondiale des législations nationales du travail et donc une pression effrayante sur les travailleurs. Il faut à la fois démocratiser les lieux de travail et promouvoir à l’échelle internationale des règles impératives permettant d’éviter le dumping social.

Quels seront les emplois de demain ?

Cela dépendra de notre capacité à orienter et maîtriser les évolutions technologiques et de notre engagement dans la reconversion écologique. Il me semble qu’à mesure que nous reconnaîtrons la nécessité de profondément changer nos modes de production, nous aurons à redéployer des emplois dans l’agriculture, bien sûr dans les services de soins mais aussi dans l’artisanat à côté des emplois dans les énergies renouvelables et dans les nouvelles technologies. Je ne crois pas du tout, comme le suggèrent les études catastrophistes d’économistes comme Frey et Osborne que la moitié des emplois vont disparaître.

Propos recueillis par Jonathan Vayr
Illustrations : Jacques Floret
Tags : #travail

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