"Montagne d'or est une prise d'otage écologique et sociale"

ENTRETIEN AVEC YANNICK JADOT
"Montagne d'or est une prise d'otage écologique et sociale" sur Qu'est-ce qu'on fait
Le député européen Yannick Jadot appelle à une mobilisation contre le projet d'exploitation de mine d'or "Montagne d’or" en Guyane. Alors en tête de liste du parti EELV pour les élections de mai 2019, il s'est rendu en Guyane au mois de juin pour rencontrer les association et les habitants opposés au projet. Pour mieux comprendre sa position sur le sujet, nous lui avons posé quelques questions.

Pour quelles raisons vous êtes-vous opposé au projet Montagne d'or ?

Car c'est un désastre écologique, une aberration économique, une illusion sociale, une gabegie d'argent public, bref un projet du vieux monde.  Il faudrait creuser une fosse de 2,5 km de long, pour 600 à 800 mètres de largeur et 200 à 250 mètres de profondeur. Soit un trou béant capable d'engloutir 32 stades de France. Cette mine ne serait qu'à 440 mètres de la limite d'une réserve biologique intégrale, classée comme telle de par la grande biodiversité que cette zone héberge (plus de 2 000 espèces dont 127 protégées). La déforestation totale induite par le projet serait de l'ordre de 1 513 hectares dont 575 de forêts primaires. Des millions de mètres cubes de déchets dangereux seraient entreposés derrière des digues dont personne ne peut garantir la résistance à moyen long terme face aux intempéries et à des phénomènes météorologiques extrêmes.

Alors que la Guyane et ses habitants sont depuis trop longtemps oubliés par l'État et dans une situation sociale inacceptable, offrir comme seule perspective le saccage de "notre" Amazonie est indigne. Les Guyanais se sont mobilisés en 2017 pour réclamer des projets de développement durable, pas un projet d'extraction brutale au profit d'un consortium russo-canadien aux pratiques douteuses.

"Il n'y a que des points faibles sur ce projet, que ce soit en matière d'environnement, d'emplois ou de développement économique"

Quels sont les principaux points faibles du projet en matière d'environnement ?

Si ce projet Montagne d'Or est validé, il entraînera la création d'une montagne de boue cyanurée : 57 000 tonnes d'explosifs et 47 000 tonnes de cyanure seront utilisées pour supprimer 1 500 hectares de forêt tropicale. Il n'y a que des points faibles sur ce projet, que ce soit en matière d'environnement, d'emplois ou de développement économique ! Dans une tonne de roche, il y a 1,6 gramme d'or. Dans une tonne de téléphones usagés, il y en a 200. Quel modèle veut-on défendre ?

Et plus largement, en quoi Montagne d'Or est un projet de société, sur les plans humain et économique, qui fait débat ?

Ce méga-projet est un projet du 20ème siècle. La société d'aujourd'hui est mue par d'incroyables forces vitales qui refusent ces lâchetés et construisent le monde de demain. Partout, une multitude d'alternatives ont émergé ces dernières années qui se fondent sur la solidarité et l'écologie et placent en leur cœur le citoyen, son territoire, son vécu. Notre forêt amazonienne est l'un des derniers poumons verts de la planète, on doit le chérir, le protéger, écouter les Guyanais qui sont aujourd'hui 7 sur 10 à ne pas avoir été convaincus par la Montagne d'Or lors du débat public ! Agriculture durable, éco-tourisme, pêche responsable, foresterie... nombreux sont les secteurs qui, enfin soutenus par les élus et les politiques publiques, créeraient de nombreux emplois autour de la protection et la valorisation de la nature.

Rencontre avec Christophe Yanuwana Pierre (co-porte parole de la JAG) et des représentant.e.s amérindien.ne.s

Concernant par exemple le cyanure, Montagne d'Or annonce se conformer à la législation européenne, soit la résolution du 5 mai 2010, qu'il présente comme "l'une des plus stricte du monde dans ce domaine". Cette législation est-elle, à vos yeux de député européen, suffisante ? Pourrait-elle être encore plus contraignante pour que la filière aurifère puisse enfin se voir accoler le terme de "responsable" ? La résolution adoptée par le Parlement européen le 27 avril 2017 pourrait-elle faire bouger les lignes ?

L'Europe a été terriblement marquée par la pollution générée par la rupture d'une digue de déchets cyanurés en Roumanie. Dans cette résolution du 5 mai 2010 (largement votée) sur l'interdiction générale de l'utilisation des technologies à base de cyanure dans l'industrie minière de l'Union européenne, les députés ont demandé à la Commission d'interdire totalement l'utilisation des technologies à base de cyanure dans l'industrie minière avant fin 2011, souhaitant par ailleurs que les entreprises de gestion des déchets soient tenues de souscrire une assurance pour réparer les dommages causés en cas d'accident. Six ans après, le 27 avril 2017, le Parlement européen avait une nouvelle fois appelé la Commission à proposer une interdiction complète de l'utilisation des technologies à base de cyanure dans l'industrie minière de l'Union européenne. Mais à la satisfaction d'Euromines (association européenne des industries minières, des minerais métalliques et des minéraux industriels), la Commission refuse de concrétiser la demande politique du Parlement européen. L'utilisation de tonnes de cyanure n'est pas obligatoire dans l'exploitation aurifère, ce procédé est prévu afin d'aboutir à la valorisation économique du gisement. L'Union européenne, qui se doit d'être leader en matière de défense de l'environnement, doit interdire le cyanure dans ces exploitations aurifères. On connait les difficultés en métropole pour faire respecter les 
règles environnementales, qui peut imaginer qu'au milieu de l'Amazonie, au bout de 130 km de pistes, le contrôle des règles sera effectif ? L'Allemagne par exemple, a interdit l'usage du mercure et va donc au-delà de la règle minimale européenne, la France doit être exemplaire.

"C'est une honte ce chantage à l'emploi !"

Les porteurs du projet mettent en avant, dans leur discours, les promesses de développement économique du territoire en lien avec Montagne d'or. De son côté, WWF France interroge ce qui pourrait être "un mirage économique". Quelles seraient, selon vous, les pistes à privilégier pour développer économiquement et durablement le territoire ?

La grande excuse, c'est la création de 750 emplois. 750 emplois, sur la commune de Saint Laurent du Maroni qui compte 45 000 habitants, c'est une honte ce chantage à l'emploi ! De plus, ce projet engloutirait au moins 420 millions d'euros publics soit un coût aberrant de 560 000 euros publics pour chaque emploi direct annoncé. Pour chacun des 750 emplois directs annoncés, cela reviendrait à un coût de 560 000€ pour la durée du projet. Il est inexcusable d'acter, au nom de la lutte contre le chômage, ce projet qui se fait au détriment d'autres filières de développement bien plus rentables, durables et responsables : valorisation de la biodiversité, filière bois, tourisme, pêche ou encore l'écotourisme. Pourquoi ne pas utiliser ces 420 millions d'euros pour développer ces filières dont le potentiel est extraordinaire en Guyane ? C'est une prise d'otage économique, écologique et sociale. Lors des manifestations, il y a un an, la Guyane avait appelé l'État à l'aide et le président de la République accepte aujourd'hui la solution la plus facile. Un tel projet écocide ne serait jamais proposé en métropole, c'est une insulte faite aux Guyanais qui, on le sait, ont besoin d'un développement économique durable mais aussi des services publics à la hauteur de ses besoins. Il manque des centaines de médecins dans les hôpitaux par exemple !

Votre prise de position forte et votre mobilisation sur ce dossier ont contribué à la médiatisation, aussi en métropole, du sujet. En quoi cette ouverture du débat sur le territoire métropolitain est-il une force pour les opposants du projet ?

Lorsque je suis allé en Guyane pour rencontrer tous les acteurs guyanais impliqués, je me suis rendu compte à quel point il était difficile pour les militants et militantes sur place de faire entendre leur voix. C'est pourquoi j'ai invité les deux co porte-paroles de la JAG (Jeunesse autochtone de Guyane), Amandine Mawalum Galima et Christophe Yanuwana Pierre, ainsi qu'Alexis Tiouka, juriste expert en droit humain pour qu'ils puissent sensibiliser sur le sujet. Et c'est triste à dire, mais l'impact de leur mobilisation a été décuplé en venant ici à Paris.

Alors que nous sommes l'un des seuls États de l'Union européenne qui a la chance de compter des peuples autochtones parmi sa population, la France nie la réalité de ces peuples là où elle devrait jouer un rôle clé de leadership. Au niveau onusien, elle s'oppose de manière systématique à la notion de "Peuples Autochtones" et à la reconnaissance de droits collectifs, ralentissant considérablement les négociations internationales pour la reconnaissance des droits autochtones. Au niveau national, nos instances ne leur permettent pas de défendre eux-mêmes leurs intérêts, et que nos instances délibératoires appliquent le principe du consentement libre, préalable et informé.  Aujourd'hui, l'accaparement des terres par des entreprises privées reste chose admise, comme le témoigne le projet écocide Montagne d'Or en Guyane. Au Président Macron de prendre ses responsabilités, en commençant par donner un coup d'arrêt à ce projet de mine aurifère mortifère.

Nicolas Hulot avait émis des réserves quant au projet quand, de son côté, Emmanuel Macron y serait plutôt favorable. Le départ de Nicolas Hulot annoncé le 28 août va-t-il changer la donne quant à la décision finale que prendra le gouvernement cet automne ?

En effet, Nicolas Hulot a déclaré publiquement être contre ce projet. Malheureusement, s'il a démissionné, c'est parce qu'il n'était pas écouté au sein de ce gouvernement. Le rapport de la Commission nationale du débat public est très critique sur le projet et rappelle que la première question qui devrait être posée est : voulons-nous des mines d'or en Guyane, au-delà de l'exploitation alluvionnaire. Les premières interventions du nouveau ministre de Rugy m'inquiètent, puisqu'il parle de recadrer le projet, pas de le supprimer. La forte mobilisation citoyenne doit se poursuivre, en collaboration avec les élu.e.s que nous sommes qui dénonçons chaque jour ce projet aberrant.

Maintenant que le débat public est achevé, que peuvent faire les citoyens défavorables au projet pour peser sur la décision finale ?

1.Faire du bruit, soutenir les peuples autochtones et les collectifs qui se battent tous les jours pour que ce projet ne voit pas le jour :

2. Interpeller les élus car ce projet ne concerne pas que les Guyanais. Notre responsabilité collective est engagée, notamment pour construire avec eux un projet de développement durable qui résout rapidement la crise sociale que traverse ce territoire.


3. Et interpeller Emmanuel Macron sur ses incohérences, et évidemment, voter écolo !

Image à la une : rencontre avec les membres du collectif Or de question

Propos recueillis par Mathilde Frézouls

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