Le teikei, le court-circuit de l'agro-alimentaire venu du Japon

CIRCUIT COURT
Le teikei, le court-circuit de l'agro-alimentaire venu du Japon sur Qu'est-ce qu'on fait
Des mères de famille japonaises ont lancé dans les années 60 l'un des réseaux pionniers du circuit court en alimentation. Retour sur l'histoire méconnue du teikei, l'ancêtre des Amap.

Quand elle est arrivée en France, au tournant des années 2000, la chercheuse Hiroko Amemiya, s’est passionnée pour le patrimoine breton. « Je passais beaucoup de temps à visiter les chapelles et je découvrais combien elles étaient laissées à l’abandon », se désole par téléphone cette enseignante en civilisation japonaise à l’université Rennes II. Elle s’interroge alors : comment relancer l’intérêt pour nos campagnes ? « Par la nourriture ! », devine-t-elle. Hiroko Amemiya importe alors en Bretagne un concept tout à fait nippon : le « teikei ». Cela veut dire « Mettre le visage du paysan sur l’aliment ». Il s’agit de paniers bios directement proposés par les paysans aux consommateurs. Ce concept vous dit quelque chose ? Oui, vous avez raison de penser aux Amap ! Mais à l’époque du lancement des paniers d’Hiroko, nous sommes en 2006. Les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne en sont encore à leur balbutiement. Plus de dix ans après, le rôle joué par le Japon dans le développement tricolore de ce système reste méconnu, parfois même chez les adeptes du circuit court.

« Les éleveurs avaient peur de ne plus produire assez s’ils arrêtaient le recours aux produits chimiques »

Les teikeis sont nés dans le Tokyo de la fin des années 60, à la suite d’un scandale de contamination de l’eau de mer. Des enfants contractent alors la maladie de Minamata après avoir ingurgité du lait en poudre au mercure. La prise de conscience face aux risques industriels s’enclenche. Des mères de famille se regroupent pour exiger que les producteurs laitiers cessent d'avoir recours aux pesticides. Hiroko Amemiya, qui a dirigé un ouvrage sur le sujet (voir ci-dessous), rapporte : « Les éleveurs avaient peur de ne plus produire assez s’ils arrêtaient le recours aux produits chimiques, rapporte Hiroko Amemiya. Les mères leur ont promis de leur assurer un revenu minimum en attendant que leur terre redevienne fertile. » Les premiers teikeis naissent et s’ouvrent rapidement aux légumes et aux fruits.

« Il n’y a pas besoin de faire un label bio car les consommateurs connaissent déjà la qualité des produits »

« Il n’y a pas besoin de faire un label bio car les consommateurs connaissent déjà la qualité des produits », observe la chercheuse. Parce que la confiance est la valeur centrale du teikei, il n’y a pas de contrat écrit entre les deux parties. « Cela ne fonctionne pas avec le papier mais avec la conscience », reprend Hiroko Amemiya. Lors de ses études de terrain, la chercheuse a par exemple rencontré une mère de famille, dont les enfants étaient partis de la maison, mais qui n’osait pas réduire suffisamment le volume de son panier. « Tant que l’on ne déménage pas, on reste dans le groupe, même si on n’en a plus autant besoin », résume l’enseignante.

Un demi-siècle plus tard, les CSA (Community supported agriculture) au Canada, comme les Amap en France, se revendiquent de l’héritage du teikei. « Ce serait un raccourci un peu rapide que de dire qu’on s’est inspiré des teikeis », affirme de son côté Hélène Binet, porte-parole de La Ruche qui dit oui. À l’automne dernier, Hélène Binet s’est d’ailleurs rendue à Tokyo pour participer à une conférence sur les circuits courts. Elle s’est étonnée de ne trouver personne capable de lui parler des teikeis. « On me disait qu’il n’y en avait pas », se souvient-elle.

Cette anecdote n’étonne pas Hiroko Amemiya. Au fil de ses recherches sur le terrain, elle a constaté que le mot teikei se perd, bien que la pratique perdure. « Pour nous, c’est devenu une sorte de routine. »

Laurène Daycard

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