Vous reprendrez bien un peu moins d'État ?

MONDIALISATION
Vous reprendrez bien un peu moins d'État ? sur Qu'est-ce qu'on fait
La privatisation du monde est annoncée. En trente ans, le nombre de secteurs investis par l'État s'est réduit comme peau de chagrin. Finalement, l'administration en chef paraît essentiellement jouer un rôle dans le domaine fiscal, militaire et policier. Reste heureusement les ONG et les associations pour faire le boulot à sa place.

Nous sommes en 2019, l'année où se déroule le film de Blade Runner finement réalisé par Ridley Scott. Certes, les robots androïdes n'ont pas encore infiltré les rouages de l'État mais l'intelligence artificielle institutionnelle s'insinue déjà partout où elle peut le faire, qu'il s'agisse de prélever les impôts en ligne, d'envoyer un robot évaluer les dégâts au sein de Notre-Dame, de faire planer quelques drones au-dessus de manifestants ou encore d'aiguiller, non sans bug, des bacheliers vers leurs études supérieures. Notre village planétaire est devenu mondialement connecté avec interdépendance accrue des états et compétition commerciale à tous les étages. D'où questions. Que peut faire aujourd'hui l'État pour lutter contre les injustices ? Et contre quelles injustices au juste ?  A la louche, on peut déjà mondialement lister : pauvreté de masse, logements insalubres, expulsions de printemps, terrorisme ponctuel, famines en tout genre, épidémies, guerres localement atroces, esclavage moderne, enfance maltraitée, féminitude idem.        

Le monde en marche vers la dette

D'où une autre question à mille euros. Que peut aujourd'hui faire l'État français pour nous permettre de vivre mieux ? Il y a bien dans le regard du Président Macron quelque chose qui relève de l'autorité de Louis XIV, perruque et hameau de Marie-Antoinette en moins, lorsque s'adressant au Parlement le Roi de France aurait dit : "L'État, c'est moi !".  Il n'est pas certain pour autant que le pouvoir actuel de l'État français, fut-il en marche, puisse faire grand-chose pour transformer le réel. Pourquoi ? Mais parce qu'on marche sur la dette voyons - pour reprendre le titre du livre coécrit par Christophe Alévêque et Vincent Glenn (Poche). En France et quasiment partout ailleurs. "Toutes les nations sont endettées, la dette étant une constante de n'importe quelle économie", souligne le site français de Business insider." Les États empruntent pour construire les routes, les hôpitaux et les écoles mais aussi pour financer des promesses électorales comme les réductions fiscales. La dette publique à travers le monde a augmenté ces dernières années car les gouvernements tirent profit de taux d'intérêts historiquement bas pour emprunter à faible coût, avant que les taux n'augmentent".

Par conséquent, l'État français qui rembourse une dette abracadabrantesque d'environ 2 300 milliards d'euros, quasiment égale à 100 % des richesses produites dans notre pays chaque année, ne peut plus financer grand-chose sans emprunter ou inventer de nouvelles taxes, quels que soient les engagements des campagnes électorales. Ce qui s'est passé à la suite de l'incendie de Notre-Dame en offre une illustration édifiante.

Peu après que la France entière et de nombreuses capitales interconnectées se soient émues du feu dans la cathédrale, près d'un milliard de dons potentiels étaient mis sur la table. Soit, mine de rien, 20 ans de budget de la fondation Abbé Pierre. Ce sont d'abord les milliardaires François Pinault (Kering) et Bernard Arnault (LVMH) qui ont respectivement dégainé le portefeuille dans la nuit et le jour suivant à hauteur de 100 millions d'euros puis 200 millions d'euros avant de renoncer à la réduction d'impôt proposée par le gouvernement (loi Aillagon, ndlr). L'État français a, dans la foulée, brandi un projet de loi tel que les donations pour Notre-Dame, provenant de particuliers, puissent être déduites de l'impôt sur le revenu à hauteur de 75% jusqu'à 1 000 euros de dons et 66% pour des montants supérieurs, les entreprises suivant la législation actuelle sur le mécénat. Un gros manque à gagner pour l'État ? Pas tout à fait car si la cagnotte de Notre-Dame n'avait pas été constituée, l'administration en chef aurait dû payer 100 % de la réhabilitation de la cathédrale. Cela fait de l'Etat un bon gestionnaire fiscal plutôt qu'un généreux donateur.

Les privatisations d’entreprises : la porte de sortie face à la crise ?

Finalement, il semble que l'État ne puisse garantir au peuple que des mesures fiscales ainsi qu'une protection militaire et policière adaptable. Dans un second mouvement peut-être, un gouvernement pourra tenter de modifier le cours de l'éducation nationale en inventant un nouveau bac ou en supprimant l'ENA et prendre quelques mesures sociétales pour tenter de lutter contre les violences et les discriminations. Sur le plan économique en tout cas, les privatisations se suivent et se ressemblent. Selon la Cour des Comptes, en trente ans - de 1985 à 2015 - le nombre d'entreprises où l'État est majoritaire a été divisé par deux. Le statut de cheminot bat de l'aile et les aéroports de Paris sont sur la sellette. La Française des jeux et le géant énergétique Engie devraient bientôt passer à la casserole du privé. Le chômage continue pourtant de ruiner des vies. De fait, le meilleur rempart contre la crise économique et sociale actuelle, le lieu des solidarités effectives, ce n'est pas l'État-providence mais le monde associatif, les cagnottes improvisées et la famille sous toutes ses formes. Il ne nous reste plus qu'à prendre nos destins en main pour construire l'avenir auquel nous croyons, selon nos meilleures compétences et notre passion.

Comme le résume joliment Jacques Attali dans son livre Devenir soi (Fayard) : "Aujourd’hui, mille trajectoires humaines, célèbres ou anonymes, donnent le signal d’une nouvelle Renaissance. Toutes incitent à réfléchir au chemin que chacun peut emprunter, pour choisir et réussir sa vie. Plus nombreux seront ceux qui ne se résigneront pas, plus profonde sera la démocratie, plus seront libérées des énergies, plus seront créées des richesses". Autrement dit, construisez dès aujourd'hui votre bonheur en réalisant tout ce que l'État ne réalisera jamais à votre place. Vos rêves, par exemple.

Benoit Helme

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