Vie pro : on repart à zéro ?

DÉCRYPTAGE
Vie pro : on repart à zéro ? sur Qu'est-ce qu'on fait
Diplômé de l’enseignement supérieur mais cloîtré dans un bureau aux finitions PVC, l’on se demande parfois si l’on ne devrait pas envoyer tout balader, de l’agrafeuse aux chèques-restaurant, pour redonner un sens au travail. Alors que le journaliste Jean-Laurent Casselly a consacré un livre à ce qu’il appelle "la révolte des premiers de la classe", Clément Brossault et Luc Allain, devenus respectivement fromager et ouvrier spécialiste de l’écoconstruction, parlent ici de leur reconversion professionnelle à la 1ère personne.

Des études qui mènent à quoi ?

Clément Brossault : Derrière ma prépa et Sup de Co, j’ai fait du contrôle de gestion dans des grosses boîtes, pour finir à la Société Générale. L’ambiance était bonne, mais je supportais assez mal de rester derrière un ordinateur à remplir des tableurs Excel : j’avais l’impression d’être sur une chaîne de montage Renault, à travailler sur la même pièce tous les jours…

Luc Allain : Je n’ai jamais envisagé de faire des études "manuelles" parce qu’il y avait une culture des longues études dans ma famille et que j’étais un "premier de la classe ". En France, les métiers manuels sont réservés à ceux qui ont des mauvaises notes… Après avoir fait Sciences Po, j’ai passé deux ans dans un bureau à être payé à ne rien faire. J’étais dégoûté du monde du travail, et je suis parti faire du woofing (travail manuel responsable et bénévole, en échange du gîte et du couvert, N.D.L.R.) en Nouvelle-Zélande.

Du déclic au coming out

C.B. Avec mes collègues et sur le ton de la blague, on parlait de monter une fromagerie, de devenir primeur à la campagne… Mais je brassais de l’air, j’avais besoin de concret. J’y avais déjà réfléchi quand la Société Générale a annoncé un plan social en 2012 : c’était ma chance de partir avec un petit pécule. Mes parents ont tout de suite vu l’aspect matériel, le gros salaire auquel je renonçais… Ils voulaient me rappeler à la réalité. En revanche, chez ceux de ma génération les gens ont tout de suite été très enthousiastes, notamment parce qu’ils avaient la même expérience du monde du travail que moi. En soirée, c’était même très valorisé !

L.A. Je suis parti en Nouvelle-Zélande avec un ami maçon, on a travaillé en construction et ça m’a beaucoup plu. Je me suis senti utile, et c’est un couple de hippies là-bas qui m’a fait découvrir l’écoconstruction. J’ai appris des bases, des réflexes, des gestes. Mes amis ont trouvé ça super, mais mon père et mon grand-père, tous les deux ingénieurs, ne comprenaient pas que je fasse un CAP après un BAC +5… Leur expérience du monde du travail est différente : mon père a passé 40 ans dans la même boîte. Au final c’est ma grand-mère qui était la plus moderne sur le sujet : elle m’a beaucoup encouragé !

Franchir le pas

C.B. Je n’ai pas eu recours au Congé Individuel de Formation, dispositif dédié aux reconversions, mais le Compte Personnel de Formation, ex-DIF, a financé ma formation de 2 mois en école de fromage à hauteur de 1 000 euros. Après un tour de France des fromages à vélo, puis 6 mois à Annecy chez un crémier fromager réputé (Pierre Gay) j’ai ouvert la Fromagerie Goncourt à Paris en 2013 : je suis plutôt citadin, je ne me voyais pas tout changer d’un coup.

L.A. J’ai fait une formation en restauration de bâtiments anciens, avec un volet " normes écologiques ", financée par la région PACA. J’ai commencé à travailler avec un artisan qui fait de l’isolation écologique près d’Aix-en-Provence, et lui aussi est un " reconverti", un ancien commercial. 5 jours de travail par semaine, sur le chantier de 7 h 30 à 16 h 30, avec des temps de transport qui peuvent être longs.

Et après ?

C.B. Je travaille une bonne cinquantaine d’heures par semaine et vis beaucoup plus pour mon métier que pour les loisirs, mais je m’y épanouis mieux. Je me suis recentré sur le travail comme on ferait du yoga : j’ai simplifié les activités, les besoins. C’est épuisant et je finis souvent K.O. dans mon canapé en rentrant le soir. Mais je sais que je construis quelque chose et je serai fier de montrer ça à ma fille quand elle sera en âge de comprendre.

L.A. Je ne me vois pas forcément faire ça toute ma vie, en tout cas je n’envisage pas ça comme une carrière : je pourrais très bien ouvrir un gîte ou faire du fromage dans 5 ans. Ce qui est sûr, c’est que n’attache plus d’importance au regard de la société, au " prestige" associé à un boulot.

  • Les services d’Orientation pour tous sont là pour aiguiller les citoyens (salariés ou non) envisageant une reconversion, Pôle Emploi facilitant ensuite les démarches de formation. Ouvert aux salariés en CDI et CDD depuis au moins deux ans, le CIF ou Congé Individuel de Formation mentionné par Clément est encore l’outil l’efficace pour financer une reconversion, même s’il est effectivement possible d’utiliser le crédit accumulé au sein du Compte Personnel de Formation. 
  • On lit "La révolte des premiers de la classe", Jean-Laurent Cassely, éditions Arkhe, 2017

David Alexander Cassan
Illustrations : Jacques Floret
Tags : #travail

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