Il y a une possibilité de comprendre le système dont les femmes sont prisonnières

ENTRETIEN AVEC SANDRA FREY
Il y a une possibilité de comprendre le système dont les femmes sont prisonnières sur Qu'est-ce qu'on fait
Sandra Frey est psychosociologue et spécialiste des questions de genre. Elle a créé la mission parité – égalité professionnelle au ministère de l’Environnement et a mené des recherches auprès du CEVIPOF. Chargée de cours à l’Université de Montpellier, elle voit dans la crise une opportunité de régler les déséquilibres entre femmes et hommes et nous invite à un moment d’introspection.

Pourquoi faut-il analyser la crise actuelle au prisme du genre ?

Cette pandémie met à jour les déséquilibres de nos sociétés et dévoile des structures normalement invisibles et non conscientisées : avec le confinement, on s'est rendu compte du poids de la promiscuité, du fait que les familles se reposent sur les femmes, du manque d’autonomie des individus… Les dysfonctionnements que les chercheurs en sciences humaines et sociales analysent et critiquent, sans être véritablement audibles, ont enfin été révélés aux yeux de tous.

La crise sanitaire met aussi en évidence les capacités d’adaptation psychosociologique des individus, des structures et des sociétés. Dans les dernières semaines, nous avons vu qui était capable de gérer l’imprévu avec souplesse et fluidité, et qui ne l’était pas.

« Dans les dernières semaines, nous avons vu qui était capable de gérer l’imprévu avec souplesse et fluidité, et qui ne l’était pas. »

On a ainsi pu établir que la meilleure gestion de la pandémie au niveau des individus n’était pas essentiellement liée à la technologie, mais bien aux capacités relationnelles humaines. Les femmes ont dans ce domaine un avantage concurrentiel sur les hommes dans la mesure où elles passaient déjà leurs journées à jongler avec les contraintes et avec leur charge mentale domestique, faisant face en permanence aux imprévus.

Les femmes se retrouvent au cœur de la crise : surreprésentées dans le domaine du care et dans les emplois précaires (femmes de ménage, caissières). Christiane Taubira a dit que la société « tenait » grâce à « une bande de femmes ». Qu’en pensez-vous ?

Cela soulève trois points : que les emplois en contact avec le public sont féminisés ; que les emplois sous-qualifiés et dévalorisés sont féminisés (dans l’alimentaire, dans la santé, mais aussi dans le relationnel), et enfin que le courage des femmes ne se dément pas. Pour la plupart, elles « y vont », elles sont sur le pont, elles ne se débinent pas et ne font pas faux bond. On peut compter sur elles, elles sont fiables. La société ne prend conscience de cela qu’en temps de guerre, puis ne les remercie pas par la suite.

Un article de Forbes part du postulat que les pays ayant le mieux géré la transition, comme la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne ou la Corée du Sud, ont pour point commun d’être gouvernés par des femmes. C’est flatteur, mais est-ce pertinent ?

Ce n’est pas parce que les dirigeantes sont des femmes au sens biologique qu’elles ont mieux géré la situation : il faut regarder leur parcours. Elles sont avant tout des personnes exceptionnelles qui ont dû déployer cent fois plus d’énergie et de compétences que les hommes pour arriver à leur poste.

« Elles sont avant tout des personnes exceptionnelles qui ont dû déployer cent fois plus d’énergie et de compétences que les hommes pour arriver à leur poste. »

Rappelons qu’être un homme est quasiment vu comme une compétence en soi… En tant que manager d’un pays, elles ont appliqué des caractéristiques apprises lors de leur parcours de vie : savoir se remettre en question, douter du « business as usual », s’adapter et faire les ajustements nécessaires. Elles ne sont pas dans l’égo, mais dans le pragmatisme.

Jacinda Kate Laurell Ardern - Première Ministre Néo-zélandaise

Le 26 octobre 2017, Jacinda Ardern est devenue Première ministre, la plus jeune personne, ainsi que la troisième femme à occuper ce poste en Nouvelle-Zélande.

Avec le confinement et le télétravail, les familles se sont retrouvées toutes ensemble à la maison. Y a-t-il eu une exacerbation des inégalités dans la répartition des tâches ?

Les études réalisées sur ce point ont montré que les risques psychosociaux liés au télétravail sont déjà présents et plus importants pour les femmes en temps normal. Comment imaginer que cela s’arrangerait avec le confinement ?! Au contraire, la situation a été aggravée par la gestion de la famille, des enfants, du mari, des devoirs… On s'est rendu compte que tout repose sur les femmes. Il n’est pas normal qu’il leur incombe de prendre en charge l’organisation et la survie biologique quotidienne du foyer toutes seules ! Les membres d’une famille doivent être autonomes, ils doivent avoir une responsabilité individuelle. Il faut faire table rase du sexisme à la maison.

« Le confinement a empêché les femmes d’avoir des temps de récupération et de réorganisation, pour changer de casquette. »

En outre, le confinement a empêché les femmes d’avoir des temps de récupération et de réorganisation, pour « changer de casquette ». Ces moments-clés (le trajet en voiture, les dix minutes de bus entre le bureau et l’école…) permettent en temps normal un ré-aiguillage pour organiser la logistique familiale dans sa tête. Si on n’a plus ces instants de reprise de souffle, de transition temporelle pour accompagner la transition fonctionnelle, on court au burn-out. Le problème de cette charge mentale est qu’elle est très difficile à stopper et aboutit à un épuisement mental.

Le fait d’être à plusieurs dans le même espace est-il un facteur aggravant ?

Le confinement peut être vécu selon une gamme qui va du positif (une sérénité dans l’isolement qui s’apparente à une retraite spirituelle) au négatif, lorsqu’on se retrouve dans ces conditions quasiment carcérales. La promiscuité induite par l’assignation collective à résidence peut augmenter les phénomènes de violence. Cela s’explique par les schémas mentaux patriarcaux qui réduisent les femmes à des objets d’appartenance - voire à des produits de rapport - et engendrent des violences de genre, mais aussi par un manque d’espace vital.

Tout individu est doté d’un corps physique et d’un « périmètre de sécurité » - je désigne par là le territoire interdit qui varie selon le degré d’affectivité entre les individus, et qui change selon la culture. La distance entre les personnes est plus petite en France qu’en Asie ou au Moyen-Orient. Or, les mères manquent de cet espace vital ! Elles le ressentent, mais ont du mal à le formaliser. Les expressions populaires « avoir quelqu’un sur le dos » ou « laisse-moi respirer » montrent bien cette sensation. Le confinement a porté la situation à son paroxysme et nous a donné une vision précise de l’écart entre le droit (les femmes et les hommes sont égaux) et la réalité du vécu.

Quelle solution suggérez-vous ?

Appliquons en famille les mêmes règles qu’en colocation : dans ce système économique, on partage une habitation, mais tous les membres de la maisonnée sont égaux face aux charges. Chacun.e y a son espace vital dédié, inviolable (on n’entre pas dans la chambre d’un autre sans y avoir été invité) et on se retrouve dans les parties communes. Il est intéressant de redéfinir la géographie de la maison en prenant ce modèle, car selon les règles actuelles les femmes n’ont pas vraiment le droit à l’intimité. Cela me rappelle le livre Une chambre à soi de Virginia Woolf.

 « Il est intéressant de redéfinir la géographie de la maison. »

Le télétravail permet toutefois une libération du regard de l’autre et notamment du regard des hommes – de nombreuses femmes laissent tomber soutien-gorge, rasoirs et maquillage. Est-ce un moment pivot ?

Le confinement pose la question du rapport au corps dans son extériorité (l’espace vital dont on vient de parler), mais aussi dans son intériorité. Grâce à l’enfermement chez soi, les femmes ont eu une possibilité unique de prendre conscience de leur rapport au confort et de rejeter les carcans. On s'est posé la question de l’utilité des vêtements ajustés pour aller travailler, ou du soutien-gorge à armatures typiquement français, que je vois comme une résurgence du corset.

L’enfermement a permis d’expérimenter la vie sans la contrainte du regard de l’autre et de mesurer l’écart majeur entre ce qui est normal, ce qui est vital, ce qui est agréable et ce qui nous est dicté. On s'est rendu compte de notre assujettissement à des rôles sociaux sexués, et du poids des apparences. C’est un moment précieux où tout le monde a pu comprendre la place que prennent ces injonctions dans nos vies.

A quoi sert véritablement un soutien-gorge ? En Asie ou en Allemagne, on vous répondra que c’est une question de maintien ; en France, c’est d’abord un emballage. La question de l’ergonomie physique des vêtements est vue chez nous comme quelque chose de négatif, réservé aux personnes âgées. Or, en Allemagne, elle s’est développée en même temps que les alternatives écologiques et le bio. Loin d’être kitsch, c’est très intelligent. Il est urgent de prendre conscience de notre besoin d’ergonomie et de conserver cette prise de conscience pour la suite.

Pourtant, dans le même temps, la presse féminine et internet ont bourdonné d’injonctions à « ne pas se laisser aller »…

Cette presse incarne le patriarcat. La féminité est une chose qui n’existe pas au naturel : le maquillage et les cheveux longs sont des inventions économiques, capitalistes, qui alimentent un secteur rapportant des milliards. Si on refuse ces injonctions, tout un pan de l’économie s’effondre. Les magazines nous vendent une idéologie de la féminité qui est un business, et une mode pornographique qui ne respecte pas le corps des femmes, les réduit et les dénude. La rupture que nous sommes en train de vivre permettrait de mettre un terme à ce cycle infernal qui s’auto-alimente, et de favoriser une transition dans la société.

Vous voyez donc cette « rupture » comme un moment positif, une chance à saisir ?

L’arrêt du système est une opportunité formidable d’introspection. On a enfin eu cette possibilité de réfléchir, en tant qu’individus et en tant que collectif, aux structures dans lesquelles on évolue, et de se demander où on préférerait se trouver.

Il faut en profiter pour analyser la famille comme s’il s’agissait d’une entreprise, et décortiquer ce qui apparaît dans son organisation logistique et managériale. En temps normal, tout fonctionne comme nous l’avons décrit et les femmes en souffrent. Là, il y a une possibilité de comprendre le système dont on est prisonnier, de le formaliser, de le verbaliser pour le rendre visible, puis le déconstruire dans ses rapports de force.

« Là, il y a une possibilité de comprendre le système dont on est prisonnier, de le formaliser, de le verbaliser pour le rendre visible, puis le déconstruire dans ses rapports de force. »

Les médias ont un rôle positif à jouer dans ce processus de transition et doivent aider à la verbalisation – comme cela a été le cas il y a quelques années à propos de la charge mentale. Je pense aussi que les entreprises privées ont une opportunité unique d’évoluer et de s’adapter : les PDG sont eux-mêmes confrontés aux problèmes du confinement dans leurs vies personnelles.

Après cette crise et les prises de conscience qu’elle aura permis, j’espère voir une répartition plus équitable des charges, que l’on démocratise l’ergonomie des vêtements et qu’on reconstruise une société plus juste. Les femmes ont un rôle à jouer dans la transition vers une société durable, écologique, moins hétéro-normée et moins dans l’idéologie libérale et capitaliste.

  • On lit l’essai Une chambre à soi de Virginia Woolf, et on complète avec l’ouvrage de la journaliste Mona Chollet Chez Soi : une odyssée de l’espace domestique pour comprendre l’importance de l’espace vital à la maison. Beauté Fatale, de la même autrice, décrypte le rapport des femmes au corps, à l’image, et analyse la pression exercée par la presse féminine.
  • On lit la BD de l’illustratrice Emma sur la charge mentale, c'est-à-dire le poids invisible de la logistique domestique, qui repose majoritairement sur les femmes. On peut la suivre sur son blog et sur les réseaux sociaux.
  • On lit le rapport de l’INSEE : « Femmes et hommes, l’égalité en question » (2017) pour avoir un regard analytique sur la situation.
  • On explore la plateforme belge Stop au sexisme qui propose un quizz pour tester sa sensibilité aux discriminations, des répliques en cas de harcèlement, des tutoriels pour les chefs d’entreprises, des conférences, et même un kit d’action pour les collectivités.
  • On suit le compte instagram « T’as pensé à ? » sur la charge mentale à la maison, et celui de l’humoriste Olivia Moore qui déconstruit les mythes liés à la parentalité et les inégalités au sein du foyer.
  • On rejoint le groupe Facebook Very Bad Virus sur la parentalité et le confinement pour trouver des témoignages et du soutien.
  • Si on ne peut pas se passer de presse féminine, on essaie de lire Causette ou Paulette Magazine plutôt que les titres traditionnels, ainsi que le webzine Axelle Mag.
  • On utilise les applications Pistache ou My Familiz pour mieux répartir les tâches au sein de la famille, responsabiliser les enfants et limiter la charge mentale.
Propos recueillis par Juliette Démas

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