« Profondeur et lenteur sont les secrets d'un voyage réussi »

ENTRETIEN AVEC ALEXANDRE POUSSIN
« Profondeur et lenteur sont les secrets d'un voyage réussi » sur Qu'est-ce qu'on fait
En pleine fièvre de “flygskam”, Qqf a interrogé un chantre du voyage à pied et au long cours, qu’il pratique maintenant avec femme et enfants depuis quelques années : Alexandre Poussin. Pourfendeur du “vagabondage romantico-nihiliste à la mode”, il affirme que le voyage du futur, c’est un voyage utile. Il revient pour Qqf sur sa philosophie du voyage.

Qqf : Vous venez de passer 4 ans avec votre femme Sonia et vos 2 enfants à Madagascar et de lever 400 000 euros pour mener des projets durables sur l’île… C’est quoi votre vie en quelques grands chiffres ?

Alexandre Poussin :

  • 20 ans de mariage.
  • 27 ans de carrière de voyageur.
  • Seulement 4 voyages dignes de ce nom, mais quels voyages ! (Un tour du monde à vélo, une ascension de l'Himalaya, l’Africa Trek puis le Mada Trek, ndlr)
  • 50 000km soit 25 000km à pied et 25 000km à vélo.

 

Cet été sur QQF, on parle tourisme durable, qu’est-ce qu’un aventurier peut apprendre à un touriste ? 

Gigoter moins et aller en profondeur. Faire l'inverse de ce que proposent les tour operators, donc faire un minimum de choses en un maximum de temps. Profondeur et lenteur sont les secrets d'un voyage réussi.

 

Vous parlez souvent d’"inculturation", comment on peut faire ça quand on a 3 semaines de congés payés ?

On ne part plus ! 3 semaines ça ne suffit pas ! Ou alors, il ne faut pas bouger du tout. Il faut rester dans la même ville. 

Finissons-en avec le tourisme prédateur où l’on ne fait que prendre : prendre des photos ou des sensations. Je l’ai théorisé dans Marche Avant, Vade-mecum à l'usage des aventuriers de grand chemin et de voyageurs immobiles. J’ai écrit ce livre au bout de 40 ans de vie et de voyage, c’est un peu mon testament philosophique, mon livre de la crise de la quarantaine, de mi-parcours, pour me préparer à affronter la deuxième moitié.

 

Vous emmenez vos enfants en voyage, qu’est-ce que cela change ?

Ça ajoute une dimension de plus. Avec Sylvain (Tesson, ndlr), je voyageais avec mon meilleur pote. Avec ma femme, ça a ouvert un autre monde. Et en famille, ça rééquilibre le curseur, les enfants sont une porte ouverte à plein d’autres réalités : ça désarme, c’est fragile, ça ouvre le cœur des gens rencontrés sur la route. Il n'y a rien de mieux dans la vie que d’être un parent et d’accompagner ses enfants sur le chemin, mais on tremble qu'il leur arrive quelque chose. C’est donc une force et une faiblesse, mais c'est magique. 

Et puis les enfants posent des questions “Pourquoi ces gens sont-ils pauvres ?”. Les enfants s'indignent, surtout pour le mal fait aux faibles, aux vieux, aux animaux, aux arbres… Ils ne supportent pas qu’on touche à tout ce qui ne peut pas se défendre. Ils sont devenus des passionarias de la cause humaine et animale ! Ma fille sera peut-être la nouvelle Greta Thunberg !

 

Vous dites dans une interview que “l’avenir du voyage, c’est l’utilité”, auriez-vous une checklist des 5 questions à se poser pour savoir si son voyage est vraiment utile ? ou comment le rendre plus utile ?

  • Est-ce que je marche assez dans l'itinéraire de mon voyage ? Ambulo ergo sum, on se doit de marcher beaucoup. La marche est une maïeutique qui permet d’accoucher de soi-même.
  • Est-ce que je vais quitter mon nombril ? Est-ce que je vais vraiment découvrir l’altérité ou trimballer mon mal-être avec moi ?
  • Est-ce que je serai en prise physiquement avec le monde ? Est-ce que je vais échapper à une bulle ?
  • Quel est l'impact énergétique de mon voyage ? Il est préférable de marcher plus et de voler moins.
  • Qu'est-ce que je vais choisir si je ne peux pas tout faire ? Et ça c’est difficile.

© Sonia et Alexandre Poussin

On voit de plus en plus dans le monde les effets pernicieux du tourisme d'une part : (le piétinement qui abîme les sites, mercantilisation des populations locales, pollution, etc...) et du tourisme de charité d'autre part (faire à la place, maintien des dépendances, peu d'impact sur la durée...). À Madagascar vous en appelez aux touristes pour sauver l’île, ses forêts et la biodiversité qu’elles abritent, comment comptez-vous vous y prendre ?

Ce paradoxe est réel, mais c’est une question d'échelle. Les touristes, il y en a trop où l’on en a pas besoin, et pas assez où ils pourraient être utiles. Utiles pour créer de l'emploi et pour sauver la nature qui sera pillée si les Hommes n’ont pas d’intérêt à la protéger. Le pillage ne cessera que lorsque les touristes rapporteront plus d'argent qu'ils ne contribuent à la destruction des ressources. Parce que la forêt est leur ressource, mais c'est aussi un capital mondial. L'abomination du tourisme, je la dénonce, mais qu’une famille de France aille dans un village pour construire une école ou un puits, c’est mieux que rien.

« Le pillage ne cessera que lorsque les touristes rapporteront plus d'argent qu'ils ne contribuent à la destruction des ressources. »

Peut-on compter sur le gouvernement pour encadrer une forme d'éco-tourisme durable ?

Non. Je suis libéral de ce point de vue. Ils ont d’autres chats à fouetter. Je ne veux pas d’un tourisme labellisé. On en a marre, je ne suis pas Gilet Jaune, mais on n’en peut plus du contrôle des êtres. Un jour, on m'interdira de voyager comme je l'ai fait. À vrai dire, on le fait déjà...

 

Ce tourisme responsable, en avez-vous constaté des réussites dans le monde ?

Je cite souvent l’exemple des gorilles du Parc de Bwindi, en Ouganda. Mais sans les touristes, les baleines auraient disparu depuis bien longtemps, si elles n'intéressent que les bouffeurs de baleine, elles seront bouffées. La semaine dernière, les Japonais ont ré-ouvert la chasse, ils envoient un mauvais signal. Les Chinois aussi pillent partout dans le monde, à vouloir manger des ailerons de requin, de la couille ou de la corne de je ne sais quoi. Tigre, panda roux, il y a peu d’espèces qui ne finissent pas dans leur pharmacopée ou dans leur assiette.  Il faudrait avoir une démarche concertée, avec des artistes, des documentaires pour alerter l’opinion et faire plier les décideurs publics.

 

Comment on se prémunit de la mafia quand on prétend créer une économie autour de la préservation ?

Small is beautiful. il ne faut pas aller sur les sentiers trop arpentés. Au Népal, il y a un numerus clausus. Le tourisme de masse a un impact beaucoup trop fort. Si tu réduis le nombre, tu réduis la pression et tu visites avec plus de profondeur. Quand tu veux rencontrer une famille, tu dois être seul, sinon tu ne rencontres plus personne. Arrêtons d’être spectateurs du monde, soyons acteurs. La jeunesse qui nous suit est tellement plus subtile, elle a les solutions entre les mains !

On embarque sans se laisser embarquer en choisissant avec attention son voyage auprès de voyagistes responsables :

 On sort des sentiers battus sans endommager l’environnement :

  • On suit les conseils de Jérôme Constantin qui parcourt le monde depuis 2012 en réduisant au maximum son empreinte écologique.
  • On se lance sur le sentier d’Abraham, un sentier culturel de randonnée reliant Jéricho, Bethléem et Hébron. Ce projet est né à Harvard dans le cadre d’une recherche sur les modules de paix et de réconciliation menée par William Ury, anthropologue américain spécialiste de la conciliation dans les conflits internationaux. Ce projet a donc été initialement pensé comme un moyen de réunifier les peuples au Moyen-Orient à travers la figure d’Abraham, père fondateur des trois religions du Livre.
  • On découvre ce qui fait la différence entre un touriste et un voyageur (Courrier International).
Propos recueillis par Ronan de la Croix

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