« Voyager devient de plus en plus difficile »

ENTRETIEN AVEC RODOLPHE CHRISTIN
« Voyager devient de plus en plus difficile » sur Qu'est-ce qu'on fait
Des centres-villes disneylandifiés pour les visiteurs étrangers aux charters à bas-prix quadrillant le ciel, le tourisme connaît un essor sans précédent. En 2018, il y a eu 1,4 milliard de touristes internationaux, d’après les données de l’Organisation mondiale du tourisme. Un record qui devrait se renouveler en 2019 puisqu’une croissance de 3 à 4% est prévue. Qu’est-ce que signifie cette ruée vers le tourisme ? Et comment retrouver le sens du voyage à l’ère du surtourisme ? Nous en avons parlé avec le sociologue Rodolphe Christin, auteur du « Manuel de l’antitourisme ».

Qqf : Comment expliquez-vous un tel boom ?

Rodolphe Christin : Dès 1936, les congés payés ont marqué l’avènement du temps libre. C’était alors une forme d’émancipation - relative - dans un contexte de généralisation du salariat. Les classes populaires pouvaient prétendre à une activité réservée aux riches : le déplacement d’agrément. L’usage de l’avion a ensuite déployé toutes les possibilités. Mais le boom, c’est aussi tout simplement que, dans le monde, de plus en plus de gens ont les moyens de partir en vacances, comme dans les pays émergents.

Qu’est-ce qui distingue le touriste du voyageur ?

Question délicate. L’expérience du voyage, c’est le désir de sortir de sa zone de confort pour explorer le monde. C’est un itinéraire plutôt qu’une destination. A contrario, l’industrie touristique propose de limiter le coût physique du voyage, celui de la fatigue par exemple, mais aussi le coût psychologique, celui de la solitude. Les nouvelles technologies jouent ici un rôle puisqu’il est désormais possible d’être relié à ses proches en permanence, limitant l'effet de la rupture géographique et culturelle. Ces technologies sont aussi devenues le support d’une forme de narcissisme dans lequel le monde devient un décor pour soi plutôt que la possibilité de découvrir l’autre.

Cette envie de vivre de nouvelles expériences est pourtant l’un des arguments mis en avant par l’industrie touristique.

Oui, ce secteur récupère ce désir d’exploration pour le traduire en offre de services marchands. Paradoxalement,  voyager devient de plus en plus difficile. On peut dire que le tourisme est une prolongation capitalistique du voyage. Quand Alexandra David-Néel est partie dans l'Himalaya, elle ne se doutait pas que, plusieurs décennies plus tard, des tour-opérateurs proposeraient des trekkings dans la région... Et les premiers explorateurs gravissant l’Everest, se doutaient-ils que l’itinéraire serait bientôt encombré par les déchets ? 

De plus en plus de personnes quittent leurs pays pour des raisons économiques, politiques et, de plus en plus, climatiques. Est-ce que vous liez ces flux d’exilés à ceux du voyage ? 

Le sort des migrants en Méditerranée, et les polémiques autour de leur accueil montrent bien qu'une destination peut être touristique sans pour autant se montrer hospitalière. Cela va à l'encontre de l'idée entendue ici et là qui prétend que le tourisme apaise les échanges interculturels.

Vous avez une vision assez pessimiste. Mais de plus en plus d’initiatives alternatives se développent, sous l’étiquette de tourisme vert. 

De plus en plus d’hôtels demandent, par exemple, de trier ses serviettes pour ne pas faire tourner des lessives inutilement. C’est anecdotique. Il faudrait plutôt arrêter d’aménager des hôtels sur les côtes. Je plaide pour une décroissance touristique. Il ne faut plus aménager le monde à des fins touristiques. À l’échelle individuelle, c’est se demander pourquoi on voyage. Cela peut se traduire par des départs moins fréquents et des séjours plus longs, en évitant l’avion et les bateaux de croisières pour privilégier des moyens de transport « doux ». 

Mais alors, où partez-vous en vacances ?

Je m’isole dans les montagnes, près de chez moi. On me dit souvent que j’ai de la chance puisque j’habite déjà dans une région où il est facile de se mettre au vert. Alors peut-être que si autant de monde souhaite partir, ce n’est pas parce que les vacances sont un gage de bien-être, mais le symptôme d’un mal-être dans leur vie quotidienne. 

  • On lit les « Manuel de l’antitourisme » de Rodolphe Christin, aux éditions Écosociété, qui étaye l’idée que le tourisme essouffle notre planète. Ce sociologue a aussi écrit « L’usure du monde. Critique de la déraison touristique » (L’Échappée), qui décortique notamment les paradoxes d’une industrie tourisme se rêvant
  • On regarde « Les ravages du tourisme de masse », documentaire diffusé par Arte en avril 2017. Cela raconte comment les villes touchées par ce phénomène, Barcelone, Venise, Dubrovnik, perdent leur identité.
  • On calcule son bilan carbone via cet outil de la fondation Good Planet.
Laurène Daycard
Tags : #tourisme

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